Ce que mon métier d’interprète m’a appris sur le talent

On entend souvent cette phrase : « Il/elle a du talent. »

Elle est généralement prononcée avec admiration, comme si le talent était une sorte de passe VIP pour réussir dans la vie. Comme si Dieu, en déposant un don en nous, avait également glissé dans l’emballage le mode d’emploi, le service après-vente et, tant qu’à faire, la garantie « succès assuré » !

Eh bien… non.

Je crois profondément que le talent est une grâce.

C’est cette petite étincelle que l’on ne sait pas toujours expliquer. Une facilité particulière, une sensibilité, une aptitude qui semble presque naturelle.

Certains savent parler. D’autres savent écouter. Certains savent créer, négocier, enseigner, réparer, diriger, convaincre, cuisiner, dessiner, écrire ou entreprendre.

Et lorsque nous observons quelqu’un exercer son talent avec une grande aisance, nous oublions parfois une chose essentielle : nous voyons le résultat, rarement les heures de travail qui l’ont rendu possible.

Avec le temps, j’ai compris ceci :

Le talent vous donne peut-être une longueur d’avance. Mais le travail détermine jusqu’où vous irez.

Un diamant brut reste un diamant… mais il ne brille pas encore

Un talent que l’on ne travaille pas finit par devenir une belle promesse jamais tenue.

Imaginez que l’on vous offre un diamant brut et que vous décidiez simplement de le garder dans votre poche.

Oui, c’est un diamant.

Oui, il possède de la valeur.

Mais tant qu’il n’est pas taillé, poli et travaillé, il ne révélera jamais tout son éclat.

Il en va exactement de même pour nos talents.

Nous pouvons avoir reçu une aptitude exceptionnelle et passer pourtant à côté de ce qu’elle aurait pu devenir, simplement parce que nous avons cru que le don suffisait.

Or, le talent est souvent instinctif. La compétence, elle, se construit.

Elle naît lorsque nous acceptons de confronter notre don à la formation, à la discipline, à l’expérience, aux erreurs, aux critiques et surtout… à la répétition.

Et ça, reconnaissons-le, est beaucoup moins glamour !

 

Parce qu’entre :

« Tu es vraiment doué(e) ! »

et

« Tu es un excellent professionnel. »

 

… il y a quelques kilomètres une marge de travail.

Il faut apprendre, se former, pratiquer, observer ceux qui font mieux que nous, accepter d’être corrigé, et recommencer.

Il faut également actualiser ses connaissances, sortir de ses habitudes et avoir suffisamment d’humilité pour comprendre que le talent d’hier ne garantit pas la performance de demain.

Le monde évolue. Les métiers évoluent. Les technologies évoluent. Les exigences des clients évoluent.

Alors nous aussi, nous devons évoluer.

 Et si le véritable défi n’était pas de découvrir son talent, mais de savoir quoi en faire ?

Avoir une facilité avec les langues ne suffit pas pour devenir un bon interprète.

Comprendre plusieurs langues est une chose.

Être capable d’écouter une personne tout en analysant son raisonnement, mémoriser l’essentiel, anticiper la suite, restituer sa pensée dans une autre langue en quelques secondes, maîtriser une terminologie parfois extrêmement technique, contrôler son souffle, sa voix et son stress…

… tout cela pendant qu’un orateur a manifestement décidé de parler à la vitesse d’un TGV, c’en est une autre !

Le talent m’a probablement indiqué une direction. Mais il a fallu travailler pour en faire un métier.

Il a fallu apprendre les techniques de l’interprétation. Étudier. Préparer les missions. Construire des glossaires. Me confronter à des domaines que je ne connaissais pas. Faire des erreurs. Les comprendre. Corriger mes méthodes. Continuer à me former.

Et même après des années d’expérience, le travail ne s’arrête pas.

Il faut encore apprendre.

Encore actualiser ses connaissances.

Encore écouter.

Encore se remettre en question.

Parce qu’une compétence que l’on cesse d’entretenir finit, elle aussi, par vieillir.

Et dans un monde où l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies transforment rapidement nos métiers, cette capacité à apprendre continuellement devient peut-être elle-même l’une des compétences les plus importantes.

Comment transformer son talent en véritable atout ?

La première étape consiste à identifier ce que vous faites naturellement bien.

Nous cherchons parfois un talent spectaculaire alors qu’il se trouve dans quelque chose que nous considérons comme banal simplement parce que cela nous vient facilement.

Demandez-vous : qu’est-ce que je fais naturellement bien ? Pour quoi les autres viennent-ils spontanément vers moi ?

Ensuite, formez-vous.

Le talent donne souvent l’intuition. La formation apporte la méthode.

Puis, pratiquez.

Encore et encore.

La répétition transforme progressivement une aptitude en maîtrise. Ce qui demandait autrefois beaucoup d’efforts devient plus précis, plus rapide, plus sûr.

Apprenez également à accepter les critiques.

Pas toutes, évidemment !

Certaines critiques méritent simplement… un café et beaucoup de distance.

Mais il faut apprendre à reconnaître celles qui nous obligent à voir nos angles morts et nous permettent réellement de progresser.

Enfin, mettez votre talent au service de quelque chose.

Car un talent que personne ne voit, que personne n’utilise et qui ne répond à aucun besoin reste une possibilité.

Lorsqu’il rencontre un besoin, il devient une compétence. Lorsqu’il crée de la valeur, il devient un atout. Lorsqu’il est reconnu et recherché, il peut devenir une carrière. Et lorsqu’il est transmis, il peut devenir un héritage.

La grâce n’exclut pas l’effort

C’est probablement l’une des leçons les plus importantes que mon parcours m’a enseignée.

Je crois aux dons.

Je crois aux talents.

Je crois à ces grâces particulières que chacun peut recevoir.

Mais je crois également à notre responsabilité envers ce que nous avons reçu.

Nous aimons dire : « Aide-toi et le Ciel t’aidera. »

Contrairement à ce que l’on entend parfois, cette formule n’est pas un verset biblique à proprement parler. Mais Cependant, son enseignement me parle m’interpelle profondément : la grâce n’exclut pas l’effort.

Dieu peut déposer la graine. Mais il nous appartient de cultiver le champ.

Peut-être que votre talent est justement ce petit coup de pouce que la vie vous a donné.

Alors ne le gaspillez pas en attendant qu’il fasse tout le travail à votre place.

Travaillez-le.

Polissez-le.

Confrontez-le.

Formez-le.

Actualisez-le.

Osez l’utiliser.

Parce qu’au fond : Le talent peut ouvrir une porte. La compétence vous permet d’y entrer. La discipline vous aide à y rester. Et l’excellence finit par faire de vous une référence.

Alors, j’aimerais terminer cette réflexion par une question.

Quel talent avez-vous reçu… et qu’avez-vous fait, jusqu’ici, pour le transformer en compétence ?

Peut-être que la prochaine étape de votre parcours ne consiste pas à chercher un nouveau talent.

Peut-être consiste-t-elle simplement à prendre davantage soin de celui que vous avez déjà.

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